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Linda Ellia, créativement engagée.

le 14 novembre 2014
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 Répondre à la violence criminelle par l’audace des mots et la sagesse des mains, voilà le défi que relève Notre Combat, un projet artistique collaboratif qui reprend Mein Kampf et donne à chacun l’opportunité de se venger d’un génocide en s’exprimant sur les pages même du livre d’Hitler, « recouvrir pour effacer ». Reconstruire une classe d’école à partir des poubelles dans lesquelles les professeurs jetaient les productions « a-scolaires » d’élèves que l’école n’a pas su comprendre faute d’avoir été différent. Derrière ces deux projets, Notre Combat et Hors Classe il y a Linda Ellia, une femme qui accumule dans son atelier les trouvailles de journées passées à rechercher, que ce soit dans son esprit, dans la rue ou dans les relations humaines, la matière de ses projets. Rencontre avec une femme créativement engagée.

 

 

Ben et Joss : Bonjour Linda, quel a été ton déclic pour te lancer dans l’art ?

Linda : Mon attirance pour la peinture s’est révélée dès mon plus jeune âge. La vie et l’œuvre des peintres me passionnaient. Enfant, je préférais le Musée du Louvre à l’école.
A l’âge de 8 ans, mon véritable choc a été ma rencontre avec le tableau de Van Gogh, Les mangeurs de pommes de terre. J’ai été saisi par la rudesse, la véracité des portraits de ces paysans, face à leurs pommes de terre, seules richesses qu’ils détenaient entre leurs mains. Ces personnages m’ont bouleversée, provoquant une envie têtue de devenir peintre pour exprimer ma vision de la vie. Par la suite, la photo a pris une grande place dans mon travail, elle me permet d’immortaliser la beauté de l’instant présent des situations furtives éphémères.

 

 

BJ : Quelles sont tes inspirations ?

Linda : Van Gogh, Chaïm Soutine, Henri Matisse, Joan Miro, Jean-Paul Riopelle, Baselitz, Marcel Duchamp, Mark Rothko et tous les peintres expressionnistes américains tels que Jackson Pollock, Joan Mitchell, Jasper Johns, Williem de Kooning, Sam Francis.

 

 

BJ : Peux-tu nous présenter ton projet « Notre Combat » ?

Linda : Un jour, ma fille trouva le livre Mein Kampf par hasard et me le déposa entre les mains. Je me suis retrouvée face à ce livre fumant de monstruosité. Une grande émotion s’empara de moi. J’avais l’impression de détenir Hitler entre les mains et qu’il fallait en découdre avec lui. Que faire pour avoir une emprise sur ses mots, sur ses idées, lui répondre, résister, même si le mal était déjà accompli ? Je ne pouvais pas être passive face à cette occasion inouïe de retourner dans ce passé posthume. Pendant que je tenais ce livre entre mes mains, toutes ces questions fusaient : comment allais-je m’y prendre ?
Trois longs mois se sont écoulés à penser, à scruter le livre comme matière.
Puis un soir en voyant des extraits du film de Claude Lanzman, Shoah, où les déportés racontent leurs cauchemars, des phrases que je m’empressais d’aller écrire sur mon cahier se formaient dans mon esprit. J’ai ensuite mis mon cahier à côté du livre et me suis demandée : si j’écrivais mes mots sur les siens ? Si je les étouffais en les recouvrant des miens ? Je l’ai fait immédiatement : recouvrir pour effacer, pour ne jamais oublier.
J’ai éprouvé une telle délivrance que j’ai poursuivi sur une cinquantaine de pages sans m’arrêter : j’ai déchiré, découpé, dessiné, noirci, brûlé, enveloppé… Puis l’envie de partager est venue. J’ai donné la première page à ma fille en lui disant : exprime ton ressenti face ces idées totalitaires et meurtrières. Lorsque qu’elle m’a rendu sa page, emprunte d’une émotion qui était à son comble, j’ai décidé d’arrêter de maculer les pages pour descendre dans la rue. J’abordais des inconnus en leur expliquant ma démarche et leur proposais d’exprimer leur résistance face à ce support abject : une page du livre de Mein Kampf.

 

 

BJ : Qu’est-ce que Notre Combat peut-il résoudre ?

Linda : Le combat reste toujours ardent. L’art est une arme passive redoutable. La résistance peut se mener sans blessure, la transmission de la mémoire peut être envisagée d’une autre manière : vive, active, combative. Mon désir serait que la nouvelle génération soit avertie des dangers à être manipulée par des orateurs virulents, véhiculant la haine de l’autre. J’espère avoir suscité en chacun l’envie de résister à travers son art.

 

 

BJ : As-tu d’autres projets en vue ?

Linda : Après Notre combat, j’ai publié un livre aux Editions du Seuil : Hors classe. J’ai fouillé les poubelles des écoles afin d’en extraire les dessins jetés par les maîtresses. J’ai fait des découvertes sublimes. Je me suis alors souvenue de ma douleur d’enfant sur les bancs de ma classe, où mon seul salut était de dessiner à la marge de mes cahiers pour chasser mon désarroi. La maitresse m’avait mise en quarantaine avec pour seul motif : « interdit de rêver». Cette recherche a duré un an, et j’ai arrêté le jour où j’ai trouvé une étiquette avec la photo d’une élève qui se prénommait Linda.

 

 

BJ : Peux-tu développer ta conception de l’art ?

Linda : Pour moi l’art est essentiel ou n’est pas. La création s’impose à soi, sans être un choix, c’est une volonté intérieure qui exige de naître. On le fait du mieux qu’on peut, sans savoir où l’on va, ni ce que l’on va trouver. On débroussaille un chemin inexploité, on invente sa propre langue avec sa propre écriture.
L’art c’est être indéfiniment dans le tournant de sa vie, dans le tourment de sa vie. C’est chercher sa solution pour apaiser sa douleur, la transgresser et la sublimer.

Propos recueillis par l’équipe de Ben et Joss


Quelques extraits des travaux de Linda


Pour suivre son actualité : Site de Notre Combat ; Galerie Putman ; Page Artiste sur Ben et Joss.

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