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« Le Rocher des Fées » de Yelena Faro

le 29 mai 2014
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Chaque semaine, nous vous proposons de découvrir un texte de Yelena Faro, parce que le bonheur de la lecture doit être partagé. Voici le second texte qu’elle soumet à ses précieux lecteurs, Le rocher des fées. Enjoy your reading !

 

Yann courait au travers des champs, son paquetage maudit dans les bras. Il ne prit le temps de souffler qu’une fois arrivé au cimetière, éloigné de quelques kilomètres du village. Son cœur manqua un battement à l’idée que ce serait bientôt dans ce lieu lugubre qu’il viendrait rendre visite à sa femme bien-aimée. Autour de lui, les tombes créaient un ensemble d’ombres multiples et inextricablement liées. La nuit claire éclaboussait le tableau de quelques paillettes de luminosité. L’homme était mal à l’aise dans ce paysage figé, hors du temps.

Le paquetage se mit soudain à pleurer et remuer Le tenant à bout de bras, loin de lui, Yann dévisagea avec horreur le bébé. Son bébé ! Il était hideux et pourtant, malgré le dégoût apparent de son géniteur, il tendait son bras trop court vers lui, quémandant une attention. Les images de l’accouchement submergèrent Yann. Il y avait eu du sang, trop de sang, et les faibles soupirs de sa femme noyés par les hurlements de l’accoucheuse. Il n’avait pas eu le droit d’entrer et ce fut la vieille femme qui lui apprit la terrible nouvelle : un être difforme avait déchiré les entrailles de son épouse et les forces de cette dernière avait été fauchées lorsqu’elle avait vu le nouveau-né. L’accoucheuse, en lui remettant l’enfant endormi recouvert d’un drap pour cacher sa nature, lui avait conseillé de l’abandonner.

 

Néanmoins, au milieu du cimetière, Yann se révoltait à cette idée. Son dégoût voulait tuer le nourrisson, le torturer et détruire sa misérable vie. Ecoeuré par ces pensées indignes d’un bon chrétien, il se dirigea au bord de la rivière, au pied du Rocher des malheurs. Ce lieu désolé était au bout du cimetière et personne ne venait jamais se recueillir ici. Les tombes environnantes étaient à l’abandon, envahies par la flore sauvage et rampante. Au moment où il allait lâcher l’enfant dans l’eau, le pic de pierre s’ouvrit en deux dans un fracas assourdissant. Terrifié, Yann n’osait bouger un orteil. Un petit être vert, d’une soixantaine de centimètres et affublé d’ailes de chauve-souris, surgit de l’ombre. Il recula en voyant l’apparition, abandonnant le frêle enfant devant lui en guise de protection.

– Que comptes-tu faire mortel ?

– J’suis désolé d’avoir troublé votre repos, bégaya-t-il.

– Et l’enfant ?

– J’vois pas d’enfant, répondit-il la tête basse pour éviter de croiser les yeux de la fée. J’vois qu’un monstre, un être diabolique qui a tué ma femme.

– Comme tous les mortels, tu ne comprends rien, soupira l’apparition. Épargne cette jeune vie et prend cet or en échange.

Estomaqué, Yann posa son regard au centre du Rocher éventré où était posé un sac bien rebondit.

– Si tu changes d’avis, reviens dans un an, à la même heure.

Suspicieux, l’homme s’avança avec précaution du sac, s’attendant à chaque mouvement à être carbonisé. Il saisit l’or et s’enfuit sans demander son reste.

Il n’eut pas un regard en arrière en entendant le bébé hurler, ni même lorsque le silence retomba au milieu des pierres tombales.

 

*

 

Yann cacha dans sa maison son trésor. Il n’osait y toucher ou le dépenser, craignant un quelconque maléfice. Personne n’était au courant, le village savait juste que le diable s’était emparé du nourrisson. L’abandon de l’enfant était cautionné par la communauté et Yann était même soutenu. Qui voudrait d’un être possédé sous son toit ? Depuis, de nombreuses femmes lui tournaient autour, car toutes souhaitant être sa nouvelle épouse. En somme, nulle malédiction ne semblait planer sur lui. Pourtant, l’esprit de Yann n’était pas apaisé et il songeait sans cesse aux derniers mots de la fée. Le soir-même, cela ferait un an précisément qu’il était allé au cimetière.

La tête entre les mains, il soupira de dépit. Que serait devenu sa vie s’il avait gardé le bébé ? Était-il réellement enfant du diable ou juste peu gâté par la nature ? Il lui en coûtait de l’avouer mais cette absence lui pesait. Le bébé, qu’il n’avait même pas pris le temps d’appeler, lui manquait. Il coula un regard vers son lit où, dans les plis des draps, se dissimulait la bourse à laquelle il n’avait jamais touché. Était-ce un signe ?

 

*

 

Yann marchait avec précaution au milieu des tombes. Il détourna le regard lorsqu’il passa devant celle de sa femme. Il dépassa les sépultures couvertes de fleurs odorantes pour s’approcher du fond du cimetière, où le lierre était roi. Une fois devant le Rocher, Yann se dandina d’un pied sur l’autre, ne sachant que faire. Comment appeler le peuple caché là ? Crier ? Supplier ? Il n’eut le loisir de tergiverser puisque le Rocher s’ouvrit soudainement en deux, dans un fracas qui résonna familièrement aux oreilles de l’homme.

La fée qui lui avait parlé l’an passé en sortit et le jaugea avec un petit sourire satisfait. Elle ne semblait pas surprise de le trouver là. Elle claqua des doigts et quatre autres êtres verts, plus petits qu’elle, s’avancèrent en portant un objet enrobé de feuilles.

– Voici ton fils.

– Voilà l’or, déclara Yann, la voix éteinte.

Il jeta le sac aux pieds de la fée, qui ne fit pas un mouvement pour le récupérer. Elle continuait de le dévisager, avec la volonté de transpercer son âme.

Une fois leur fardeau déposé non loin de l’homme, les porteurs s’effacèrent. Seuls restaient Yann et l’étrange créature de la nature. L’homme avança lentement, ne sachant comment apaiser le flot d’émotions qui le submergeait.

 

Il souleva la fougère d’un geste maladroit et à peine aperçut-il ce qui y était cachée que toutes les couleurs désertèrent son visage. Une expression de pure terreur s’épanouit sur ses traits. Yann recula précipitamment.

– Que se passe-t-il mortel ?

L’enfant babillait joyeusement, tendant ses quatre doigts raccourcis vers celui qu’il reconnaissait comme son pair. Il désirait la proximité de sa chaleur humaine.

– Mortel, lança d’une voix sourde la fée, ton fils te réclame ! Nous ne pouvons pas rester indéfiniment là, le Rocher ouvert !

Yann ne pouvait articuler un mot, il ne voyait même plus la créature chimérique. Son regard était happé par la chose qui réclamait sa tendresse : sa face déformée, son corps tordu, ses doigts manquants … Et ces yeux torves, aussi noirs qu’une nuit sans étoiles, qui le contemplait avec espoir fou.

C’en était trop pour Yann. Trop de monstruosité. Sans un mot, il tourna le dos et se mit à courir. Il manqua de trébucher sur une pierre tombale fracassée par le temps. Les cris de désespoir de l’enfant, abandonné pour la seconde fois, déchirèrent la pénombre. La fée le recouvra de ses ailes pour tenter de le calmer, en vain. Brusquement, son instinct de conservation lui ordonna de fuir. Elle sentit l’enfant qui se braquait et qui se mélangeait plus que de raison à son désespoir.

– Non …, gémit-elle de frayeur.

Elle battit furieusement des ailes pour s’envoler et rejoindre à toute vitesse son royaume. Néanmoins elle ne fut pas assez rapide et fut soufflée par l’explosion du tourment infini de l’enfant. Des torrents d’eau naquirent de ses yeux sombres et envahirent le cimetière, noyant le lierre et les pots de fleurs sagement positionnés. Affolée, la fée lutta contre le courant pour entrer chez elle et sauver son peuple d’une inondation de tristesse. Sa terreur s’accrut lorsqu’elle vit que l’enfant la suivait, attiré par la seule forme vivant qu’il connaissait.

 

Lorsque le Rocher se referma, un silence pesant retomba sur le cimetière. Plus rien ne bougeait et le monde semblait retenir son souffle. Doucement, un bruit cristallin résonna, plus fort à mesure que les secondes s’échappaient. Si Yann s’était retourné avant de descendre la colline pour aller au village, il aurait pu contempler la naissance d’une cascade dont l’eau claire était si froide qu’elle glaçait les cœurs.

 

Yelena Faro

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